Pendant des décennies, un cabinet dentaire s'est transmis d'un praticien à un autre : le titulaire partant cédait sa patientèle et son plateau technique à un jeune confrère. Ce modèle existe toujours, mais il s'est compliqué. Les jeunes diplômés veulent exercer en groupe et, de plus en plus, comme salariés ; les centres de santé dentaires se sont multipliés jusqu'au rétablissement d'un agrément préalable en 2023 ; des groupes soutenus par des fonds ont constitué des réseaux de dizaines de cabinets ; et la convention signée avec l'Assurance maladie en 2023 a redessiné les tarifs et les règles d'installation.
Pour le praticien qui approche de la retraite ou souhaite se décharger de la gestion, les acquéreurs, les schémas d'opération et la préparation nécessaire ne sont plus ceux d'il y a dix ans.
Une profession qui grossit, rajeunit et se regroupe
La France comptait 47 600 chirurgiens-dentistes en activité au 1er janvier 2025 selon la DREES, en hausse de 4,1 % sur un an et de 17,7 % depuis 2012. 1 L'âge moyen a reculé de quatre ans en treize ans, à 44,3 ans. Le mode d'exercice a changé plus vite encore : 59 % des praticiens travaillent en cabinet de groupe contre 46 % en 2012, 16 % en centre de santé contre 7 %, et le cabinet individuel ne concerne plus que 22 % d'entre eux contre 44 %. 1 Les trois quarts exercent exclusivement en libéral, mais 18 % sont salariés exclusifs, et cette part atteint 27 % chez les moins de 35 ans. 1 Les dentistes salariés en centre de santé sont passés de 2 800 en 2012 à 7 600. 1
Les centres de santé, toutes disciplines confondues, étaient près de 3 000 en 2023 contre 2 121 en 2020, et 43 % d'entre eux sont dentaires, selon le rapport du Sénat de septembre 2024. 2 Xerfi estime que les centres dentaires représentent environ 15 % des dépenses de soins dentaires remboursables, soit plus de 2,5 milliards d'euros, hors implantologie et orthodontie adulte, peu remboursées. 3 La densité nationale, autour de 62 praticiens pour 100 000 habitants, est stable depuis 2012, avec des écarts persistants entre un Sud bien doté et des territoires où les patients sans dentiste traitant s'accumulent. 1
Les moteurs de la consolidation
- Les attentes des jeunes praticiens. Exercice en groupe, temps partiel, salariat ou collaboration sans gestion : les diplômés qui s'installent recherchent une structure déjà organisée. Pour un titulaire isolé, trouver un successeur qui reprend seul le cabinet devient difficile ; l'intégration dans un ensemble plus large est souvent la voie de transmission.
- L'intensité capitalistique. Imagerie 3D, empreinte optique et CFAO des prothèses, chirurgie guidée, logiciels de gestion : un plateau moderne représente un investissement lourd, renouvelé rapidement, que plusieurs praticiens amortissent mieux qu'un seul.
- La convention dentaire 2023-2028. Signée le 21 juillet 2023, elle engage plus de 600 millions d'euros sur la durée, revalorise les soins conservateurs, intègre la zircone au panier 100 % Santé et réduit le remboursement des inlays-cores. 4 Elle conditionne surtout l'installation en zone bien dotée au départ d'un confrère, ce qui donne une valeur nouvelle aux cabinets déjà installés dans ces zones, et redéploie les aides vers les zones sous-dotées. 3,4
- L'encadrement des centres de santé. La loi du 19 mai 2023, dite Khattabi, a rétabli l'agrément préalable de l'agence régionale de santé pour toute activité dentaire en centre de santé, avec un agrément provisoire d'un an et la transmission du projet de santé, des liens d'intérêts des dirigeants et des contrats avec des sociétés tierces. 5 Le décret de juin 2024 a prévu des sanctions pouvant atteindre 500 000 euros. 6 Le rapport du Sénat relève par ailleurs 58 millions d'euros de fraudes détectées en centres de santé en 2023 contre 7 millions l'année précédente. 2 Ce durcissement a ralenti les ouvertures et renforcé la valeur relative des cabinets libéraux et des centres irréprochables.
- La logique de plateforme. Mutualiser achats, secrétariat, comptabilité, recrutement et marketing sur dix ou cinquante sites produit des gains qu'un cabinet de trois fauteuils ne peut atteindre, et c'est ce qui attire les financeurs.
Qui rachète les cabinets et les centres aujourd'hui
Le cadre juridique conditionne la forme des opérations. Dans une société d'exercice libéral, les praticiens exerçants doivent, depuis l'ordonnance du 8 février 2023 applicable au 1er septembre 2024, détenir directement ou par une SPFPL plus de la moitié du capital et des droits de vote. 7 Les investisseurs interviennent donc par des sociétés de services qui facturent les prestations support, par des holdings, par la dette ou par des actions de préférence, montages que le rapport du Sénat de septembre 2024 propose d'encadrer en inscrivant dans la loi la notion de contrôle effectif. 2 Les centres de santé, gérés par des structures à but non lucratif qui ne peuvent distribuer leurs bénéfices, ont parfois servi de support à des surfacturations de loyers, de matériel et de services par des sociétés commerciales, pratique aujourd'hui dans le viseur des contrôles. 2 Chaque montage doit donc être examiné avec soin. Quatre profils d'acquéreurs se dégagent.
- Les groupes financés par des fonds d'investissement. Dentego s'est développé avec le soutien de Tikehau Capital et Dentylis-Ophtalys est adossé à MBO+, selon Xerfi. 3 Leur logique de « buy and build » consiste à constituer un réseau, mutualiser les fonctions support, puis céder l'ensemble à un horizon de cinq à sept ans. Après une phase d'euphorie, Xerfi décrit un modèle entré en normalisation, avec des fermetures de sites et un développement qui passera désormais par un modèle plus lisible et mieux encadré. 3
- Les groupes européens. Colosseum Dental Group, détenu par Jacobs Holding et présent dans neuf pays avec plus de 300 cabinets, est entré en France en 2021 en rachetant Dentelia, alors 14 cabinets et 220 professionnels, en qualifiant la France de deuxième marché dentaire européen, peu consolidé. 8 Le fondateur a conservé une participation significative, schéma typique d'un adossement. 8
- Les acteurs mutualistes et hospitaliers. Les groupes mutualistes comme Aésio, VYV ou Oxance gèrent des réseaux de centres dentaires, et des opérateurs d'hospitalisation privée comme Ramsay Santé figurent parmi les acteurs étudiés par Xerfi. 3
- Les confrères en croissance. Le regroupement de deux ou trois cabinets d'un même bassin, ou le rachat d'un cabinet voisin par une SEL déjà structurée, reste l'opération la plus fréquente et la plus naturelle, sans investisseur extérieur. Dans les zones où l'installation est désormais régulée, un cabinet existant vaut aussi par son droit à exercer.
Ce que cela change pour le praticien titulaire
Il n'existe plus un seul schéma de transmission, mais plusieurs.
- La cession totale à un confrère, à un groupe ou à un centre convient aux praticiens proches de la retraite, avec une période d'accompagnement de six mois à deux ans.
- L'adossement avec réinvestissement s'adresse aux praticiens, quel que soit leur âge, qui ont encore plusieurs années d'activité devant eux : ils cèdent la majorité de leurs titres à un groupe, réinvestissent une fraction du prix dans sa holding, se déchargent de la gestion et participent à la valeur créée lors de la cession suivante.
- Le rapprochement entre confrères permet de constituer un groupe territorial contrôlé par des praticiens, de financer ensemble le plateau technique et d'attirer de jeunes associés ou collaborateurs.
- La recomposition du capital de type OBO permet au titulaire de monétiser une partie de ses titres via une holding financée par la dette, et de faire entrer un collaborateur au capital.
Quel que soit le schéma, les acquéreurs regardent les mêmes éléments, et pour un centre de santé, l'agrément définitif et la transparence des contrats avec les sociétés tierces sont examinés en premier. Les critères qui reviennent dans tous les dossiers sont les suivants.
- Les fauteuils et le potentiel d'extension. Nombre de fauteuils, taux d'occupation du planning, possibilité d'en ajouter dans les locaux actuels et attractivité de la zone pour recruter un collaborateur supplémentaire.
- Le plateau technique. Âge et financement de l'imagerie, de l'empreinte optique, de la CFAO et des logiciels ; un plateau récent et payé se valorise, un plateau à renouveler se déduit.
- Le mix d'activité. Répartition entre soins conservateurs, prothèse, implantologie et orthodontie, part des actes hors nomenclature et exposition aux évolutions tarifaires de la convention 2023-2028.
- L'équipe. Stabilité des assistantes, des collaborateurs et, le cas échéant, des praticiens salariés ; une équipe qui porte une partie de la patientèle rassure sur la continuité après la cession.
- Les locaux et le bail. Durée restante du bail, loyer par rapport au marché, accessibilité et conformité des locaux conditionnent la pérennité du site.
- La conformité juridique et contractuelle. Statuts de la SEL et de la SPFPL conformes à l'ordonnance de 2023, contrats de collaboration réguliers, et pour un centre de santé, agrément de l'ARS et contrats avec les sociétés de services lisibles.
- La rentabilité normalisée. Résultat réel une fois la rémunération des associés ramenée à un niveau de marché, le loyer normalisé et les investissements récurrents pris en compte.
Vous envisagez de céder : est-ce le bon moment pour vous ?
C'est la première question que nous posons. Le bon moment pour une cession ou un adossement n'est jamais mécaniquement « tout de suite », même dans un marché où les acquéreurs sont nombreux. Il dépend de deux choses : de vous, c'est-à-dire de vos projets de vie, de votre horizon personnel et de vos objectifs patrimoniaux, et de votre cabinet, c'est-à-dire de sa capacité à extérioriser aujourd'hui toute la valeur qu'il recèle. Nous rencontrons deux situations.
- Votre cabinet est quasiment prêt. L'activité est diversifiée, le plateau est récent et financé, l'équipe est stable et la rentabilité est lisible. Ou bien vous souhaitez inscrire votre cabinet dans un projet plus large, celui d'un groupe, souvent sous LBO, qui apporte les outils, les expertises et les moyens d'absorber l'évolution des tarifs, de la réglementation et des équipements, ce qui a un côté rassurant pour vous comme pour vos équipes. Dans ce cas, quelques semaines de préparation suffisent pour aller sur le marché, et le nombre élevé d'acquéreurs joue en votre faveur.
- Votre cabinet a besoin de temps. L'activité repose trop sur un seul type d'actes dont le remboursement évolue, un investissement récent pèse encore sur la marge, un collaborateur qui portait une part importante du chiffre d'affaires vient de partir, ou une mise en conformité n'est pas achevée. Vendre reste possible, mais c'est accepter une décote et des modalités moins favorables. Nous vous dirons alors franchement qu'il vaut mieux consacrer plusieurs mois, parfois quelques années, à travailler ces points, et nous pouvons vous accompagner sur cette phase avant de lancer l'opération quand vous serez réellement prêt.
Les chantiers qui font la différence en dentaire sont connus : équilibrer l'activité entre soins, prothèse, implantologie et orthodontie, planifier le renouvellement du plateau et son financement, stabiliser et formaliser l'équipe, mettre à niveau procédures et contrats de collaboration, normaliser la rémunération des associés et préparer le volet juridique, SEL, SPFPL et pactes. Selon votre point de départ, ils prennent quelques semaines ou quelques années.
L'intérêt d'en parler tôt, même sans certitude de vouloir vendre, est de savoir dans laquelle de ces deux situations vous vous trouvez, et de décider en connaissance de cause plutôt que sous la contrainte d'une sollicitation inattendue, du départ d'un associé ou d'un problème de santé.
Face à des groupes qui réalisent plusieurs acquisitions par an avec des équipes dédiées, le praticien qui négocie seul est rarement en position d'équilibre. La valeur d'un cabinet ne se résume pas à un prix facial : elle dépend de la structure de l'opération, part comptant, complément de prix, réinvestissement, des garanties consenties, des conditions d'exercice après la vente, du sort des équipes et de l'autonomie clinique conservée.
Le rôle d'un conseil indépendant en fusions-acquisitions est d'établir une valorisation objective du cabinet, d'identifier l'ensemble des acquéreurs pertinents, groupes financés par des fonds, acteurs européens, réseaux mutualistes et confrères, de les mettre en concurrence dans un processus structuré et confidentiel, et de négocier les conditions au-delà du seul prix. Cette mise en concurrence protège le cédant et lui permet de choisir le projet qui lui correspond.
Questions fréquentes
Un fonds d'investissement peut-il racheter un cabinet dentaire ?
Pas directement la majorité du capital. Dans une société d'exercice libéral, les praticiens exerçants doivent détenir, directement ou via une SPFPL, plus de la moitié du capital et des droits de vote. 7 Les groupes financés par des fonds interviennent donc par des sociétés de services qui facturent les fonctions support, par des holdings, par la dette ou par des actions de préférence, montages que le rapport du Sénat de 2024 propose d'encadrer.
Peut-on vendre son cabinet dentaire tout en continuant à exercer ?
Oui, c'est le schéma de l'adossement avec réinvestissement : le praticien cède la majorité de ses titres à un groupe, réinvestit une fraction du prix dans sa holding, se décharge de la gestion, continue de soigner ses patients et participe à la valeur créée lors de la cession suivante.
Combien de temps dure la cession d'un cabinet dentaire ?
Il faut généralement compter six à douze mois entre le premier échange et la signature : préparation du dossier, approche confidentielle des acquéreurs, offres, audits comptables, juridiques et de conformité, négociation, puis formalités auprès de l'ordre et, pour un centre de santé, de l'ARS. S'y ajoute l'accompagnement du cédant, de six mois à deux ans.
Qui rachète les cabinets et les centres dentaires aujourd'hui ?
Les groupes financés par des fonds d'investissement qui constituent des réseaux de dizaines de cabinets, les groupes dentaires européens entrés en France par acquisition, les acteurs mutualistes et hospitaliers qui gèrent des centres de santé, et surtout les confrères : le regroupement de deux ou trois cabinets d'un même bassin ou le rachat d'un cabinet voisin par une SEL déjà structurée reste l'opération la plus fréquente.
Un cabinet dentaire situé en zone bien dotée vaut-il davantage ?
Depuis la convention dentaire de 2023, l'installation en zone bien dotée est conditionnée au départ d'un confrère. Un cabinet existant dans ces zones vaut donc aussi par son droit à exercer, ce qui renforce sa position dans une cession ou un regroupement. En zone sous-dotée, les aides et la demande non satisfaite soutiennent l'activité, mais recruter un successeur peut être plus difficile.
Faut-il vendre la patientèle ou les parts de la SEL ?
La cession de patientèle et de matériel convient au cabinet individuel repris par un confrère ; la cession de parts de SEL ou de SPFPL est la voie des cabinets de groupe et des opérations avec un groupe ou un centre. Le choix a des conséquences fiscales, juridiques et sur les garanties demandées, et il dépend du profil de l'acquéreur.
Quand faut-il commencer à préparer la cession de son cabinet dentaire ?
Deux à trois ans avant la date souhaitée, le temps d'équilibrer l'activité entre soins, prothèse, implantologie et orthodontie, de planifier le renouvellement du plateau et son financement, de stabiliser et formaliser l'équipe, de mettre à niveau contrats de collaboration et statuts, et de normaliser la rémunération des associés. En parler tôt permet de savoir si le cabinet est prêt ou s'il a besoin de temps.
Pourquoi mettre plusieurs acquéreurs en concurrence pour vendre son cabinet dentaire ?
Parce qu'un groupe financé par un fonds, un acteur européen, un réseau mutualiste et un confrère ne proposent ni le même prix, ni la même structure, ni les mêmes conditions d'exercice après la vente. Un processus confidentiel qui les met en concurrence permet de comparer des projets réellement différents et de négocier au-delà du prix facial : part comptant, complément de prix, réinvestissement, garanties, sort de l'équipe et autonomie clinique conservée.
Sources publiques consultées
- DREES, La démographie des pharmaciens, chirurgiens-dentistes et sages-femmes au 1er janvier 2025, jeu de données et synthèse (juillet 2025) : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/jeux-de-donnees/DATA_250728-demographie-pharmaciens-chirurgiens-dentistes-sages-femmes (source officielle, fiabilité élevée)
- Sénat, Rapport d'information sur la financiarisation de l'offre de soins, C. Imbert, B. Jomier, O. Henno (25 septembre 2024) : https://senat.fr/rap/r23-776/r23-7761.pdf (rapport parlementaire, fiabilité élevée)
- Xerfi, Le marché des soins et centres dentaires, les centres dentaires à l'horizon 2030, présentation de l'étude (mise à jour juin 2026) : https://www.xerfi.com/presentationetude/le-marche-des-soins-et-centres-dentaires_SME88 (institut d'études sectorielles, étude payante, fiabilité élevée)
- Académie nationale de chirurgie dentaire, Le point sur la convention dentaire (octobre 2024) : https://academiedentaire.fr/wp-content/uploads/2024/11/Le-point-sur-la-convention-dentaire-octobre-2024.pdf (institution professionnelle, fiabilité bonne)
- Ministère de la Santé, DGOS, Instruction n° DGOS/R2/2023/124 du 28 juillet 2023 relative à l'agrément des centres de santé dentaires, ophtalmologiques et orthoptiques : https://peps.sante.gouv.fr/themes/odonto/23_dgos_instruction124.pdf (texte administratif officiel, fiabilité élevée)
- Le Quotidien du Médecin, Centres de santé : jusqu'à 500 000 euros d'amende en cas de dérives, un décret durcit les règles du jeu (24 juin 2024) : https://www.lequotidiendumedecin.fr/liberal-soins-de-ville/centres-de-sante/centres-de-sante-jusqua-500-000-euros-damende-en-cas-de-derives-un-decret-durcit-les-regles-du-jeu (média professionnel santé, fiabilité bonne)
- Bpifrance Création, La société d'exercice libéral (SEL), règles de détention du capital issues de l'ordonnance du 8 février 2023 : https://bpifrance-creation.fr/encyclopedie/structures-juridiques/entreprendre-a-plusieurs/sel-societe-dexercice-liberal (guide officiel, fiabilité élevée)
- Colosseum Dental Group, communiqué : Colosseum Dental Group enters the French market by acquiring Dentelia (janvier 2021) : https://colosseumdental-prod.druid.fi/newsroom/colosseum-dental-group-enter-french-market-acquiring-dentelia (communiqué d'entreprise, fiabilité bonne sur les faits déclarés)